Les Siècles obscurs – Articles de presse

ResMusica / Michèle Tosi / "Extension, le festival des musiques indisciplinaires " / 12.05.2016

Extension, le festival des musiques indisciplinaires

Comme son nom l’indique, Extension est un festival des arts sonores qui repousse les frontières, explore la limite des genres et décloisonne les disciplines.

En investissant d’abord toutes sortes de lieux – théâtres, maisons de la culture, scènes alternatives – à Paris et dans ses environs, qui favorisent la transdisciplinarité et le mélange des publics. En risquant ensuite de nouvelles propositions artistiques relevant tout à la fois de l’installation, de la performance et du concert, qui bouleversent les dispositifs d’écoute et mettent l’électricité au centre du projet créatif. Tel est l’enjeu d’Extension défendu par Wilfried Wendling, artiste sonore, metteur en scène, vidéaste, interprète et maître d’œuvre de la manifestation.

Le coup d’envoi est donné à la Maison des Arts de Créteil où le public, déambulant d’une salle à l’autre, est convié à trois situations de concert différentes. Si AM [eR+Ai] = T/LAB [5.16] [ESSAI] d’Aurelia Ivan et eRikm, performance aussi insolite qu’énigmatique, n’a guère laissé de trace dans notre mémoire, ce théâtre éphémère (un édifice bleu qui se construit sous nos yeux, une voiture rouge accidentée….) et ce cinéma auriculaire font librement voyager l’imagination. Plus conventionnel, Tombeau pour Palerme associe la voix de Laurent Gaudé et la partie électronique de Franck Vigroux. Le texte de la main de Gaudé fait le récit de l’assassinat par les hommes de la mafia des deux juges Falcone et Borsellino en Sicile. Franck Vigroux qui en assure l’enveloppe sonore depuis son ordinateur, joue également avec son vieux magnétophone Revox au cours d’une des séquences les plus réussies.

Plus puissante, voire hallucinatoire, est la performance de Myriam Gourfink et Kasper Toeplitz dans Data_Noise liant le corps de la danseuse – subjuguante Gourfink – au flux sonore à évolution lente généré par l’ordinateur de Toeplitz. La trame sonore, sensible à l’action des capteurs dont est munie la danseuse, enregistre des fluctuations infimes et continues qui la parasitent. Ainsi la tension du geste toujours très lent rejoint-t-elle l’univers de la noise dans un total saturé d’une intensité prodigieuse et comme décuplée.

Le Nouveau Théâtre de Montreuil propose le lendemain une soirée en deux temps. Fileuse est un spectacle total conjuguant les talents de l’acrobate performeuse Cécile Mont-Renaud, l’écrivaine et actrice Laurence Vielle et le compositeur Wilfried Wendling. Sur la scène circulaire une masse de cordes en coton blanc est accrochée à un agrès aérien. C’est au sein des ses « cordes fileuses » que l’acrobate évolue, dans une fluidité de mouvements et une beauté plastique qui émerveillent. A fleur de souffle, Laurence Vielle jongle avec les mots, à côté des exploits physiques de sa partenaire, tandis que le souffle de cette dernière, capté par un micro, est traité en direct et spatialisé par Thomas Mirgaine. Émotion, humour et tension participent de ce « journal intime » d’une femme dialoguant avec son double, dans un ample mouvement scénique et poétique qui relie les corps et la musique.

Le dispositif d’écoute est autre pour Hors temps, troisième projet du cycle – imaginé et conçu par Wilfried Wendling et Hélène Breschand (harpiste et compositrice). Le projet gravite autour de l’œuvre et de la pensée du physicien Étienne Klein qui pose la question du temps et de sa mesure. Hors temps est un voyage interstellaire où l’auditeur est immergé dans un espace où la magie opère grâce aux machines à fumée et un système vidéo-lumière très sophistiqué. Émergent de cette brume psychédélique les silhouettes des deux performers, et surtout celui de la harpe tel « un vaisseau lancé vers le ciel » pour paraphraser Stockhausen à qui la proposition n’aurait pas déplu. La prestation d’Hélène Breschand est à cette hauteur, très engagée et augmentée par l’amplification et les transformations en temps réel pilotées par l’ordinateur de son partenaire.

Sur la scène de Confluences, lieu d’engagement artistique, Les siècles obscurs, machine pour quatre opérateurs, donnent à voir un objet artistique fort étonnant conçu par de très fins « bricoleurs » (Judith Depaule, Julien Fezans, Laurent Golon et Tanguy Nédélec) pour défier l’obsolescence technologique. Ce prototype animé par nos quatre « geeks », tous en aube blanche et capuche monacale, recycle de vieilles machines des années 70 (cartes MIDI, radiocassette, imprimante, consoles de jeu, amplificateur…) dûment citées dans la « fiche technique » au début de la performance. Les appareils largement dépassés aujourd’hui et nécessitant des mètres de câblage, (érigés ici en oeuvre d’art) sont relayés par une technologie informatique avancée pour assurer le bon fonctionnant de cet « orgue machinique ». Le projet est de faire interagir technologie et dramaturgie en pointant les risques d’une perte de mémoire due à une constante restructuration des données. Ainsi entre humour, nostalgie et poésie, les quatre opérateurs en mode litanique énumèrent-ils la liste de tous les ordinateurs apparus jusqu’en 2000 (chant de l’obsolescence) ou s’appliquent-ils à traduire une phrase (Je ne pense pas mais je suis tant qu’on me met à jour) en langage binaire (Chant de la binarité). Autant de séquences ludiques et comiques parfois, qui s’inscrivent sur une trame sonore atteignant parfois des paroxysmes fort inquiétants.

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Musiques contemporaines XX & XXI / Omer Corlaix / "2016, Extension vers l’au-delà " / 9.05.2016

2016, Extension vers l’au-delà

Mercredi 4 mai à 20 h au Nouveau Théâtre de Montreuil : Fileuse, par Cécile Mont-Reynaud., Laurence Vielle et Wilfried Wendling. Hors-temps-Cycle Etienne Klein par Hélène Breschand et Wilfried Wendling,

Vendredi 6 mai à 21 aux Confluences, lieu d’engagement artistique (Paris) : Les Siècles obscurs une proposition de Judith Depaule, Julien Fezans, Laurent Golon et Tanguy Nédélec

« Extension du domaine de la lutte », « au domaine de la note » à « extension » tout court on peut mesurer le chemin parcouru par le festival de « La Muse en Circuit ». C’est sous la direction de David Jisse que le Centre de création créé par le compositeur Luc Ferrari, l’inventeur du hôrspiel à la française, devint « Centre de création nationale ». A l’heure d’aujourd’hui où l’usage du temps réel s’est démocratisé, cette forme radiophonique reste l’empreinte de la Muse. Wilfrid Wendling son nouveau directeur vient tout autant de la scène que de la musique, il est passé par la classe Gaussin avant d’intégrer le CNSMD de Paris. La scène, le théâtre est sa matrice originelle. Cette édition le démontre une fois de plus, des trois spectacles auxquels j’ai assisté, la musique et la dramaturgie ne font qu’un.

Du fil à retordre

Ainsi au Nouveau Théâtre de Montreuil, dans la petite salle Maria Casarès, deux spectacles étaient présentés. Le premier en ouverture de la soirée, Fileuse sur un poème musical de Laurence Vielle, est conçu par l’acrobate Cécile Mont-Reynaud. Le dispositif scénique forme un agrès aérien constitué de longues cordes à brins multiples. Le public se place librement autour du dispositif scénique où une femme araignée entre ciel et terre évolue le long de cordes, puis se déplace d’une corde à l’autre. Cette performance de haute- volée est interprétée par Cécile Mont-Reynaud. Le compositeur Wilfried Wendling récupère le souffle de Cécile Mont-Reynaud pendant sa performance puis la réinjecte en temps réel dans les haut-parleurs de la salle, après avoir été traité par un programme informatique. La performeuse tisse l’œuvre, fait corps avec la musique. Moment de forte intensité.

Une histoire à dormir debout.

La seconde partie de la soirée,Hors-temps-Cycle Etienne Klein que signe conjointement la harpiste Hélène Breschand et Wilfried Wendling, nous mène aux frontières du temps et de l’espace ou nous embarque pour un voyage imaginaire dans l’espace-temps qu’explore le physicien Etienne Klein aux confins des mondes relativiste et quantique. La seconde partie de la soirée projette le spectateur dans un roman-photo noir gothique des années soixante-dix où Wilfried Wendling joue le rôle d’un dandy désabusé, très post- punk et la musicienne Hélène Breschand en maîtresse femme, semble se jouer des attentes de son partenaire rivé à son ordinateur. Progressivement on quitte notre Terre de désires et de pulsions pour un voyage cosmique intersidéral sous la conduite de la voix radiophonique du physicien Etienne Klein, nous expliquant que le temps est sans passé, ni présent et que l’avenir n’existe pas. Nous voilà, orphelin du temps, Il ne nous reste plus, pour satisfaire nos attentes, que l’espace en expansion et ses grains de lumière. La musique se fait rasante comme ce faisceau de lumière sculptant l’espace. La Harpie a rejoint son instrument, elle une ombre dans le lointain, une Ophélie, tandis que le danois, seul face à nous mixe ses sons en temps réel, tel Chronos dévorant sa progéniture. Progressivement, la harpe et la voix l’emporte sur l’électronique, elles planent au-dessus d’une lande brumeuse comme une âme solitaire en quête d’une créature à incarner ou tel un spectre errant de caveau en caveau pour le repos de son âme. Un spectacle envoûtant, un rêve éveillé, le surréalisme a encore la vie dure à la Muse.

Un art pauvre, une mémoire riche

Le lendemain, je vais dare-dare à la deuxième séance à Confluences, à deux pas du cimetière du Père-Lachaise, où les mânes peuvent nous réserver quelques surprises. Les Siècles obscurs, le titre est hugolien, on sent l’épique et les tables tournantes, mais non, ce ne sera point cela, mais encore. Ils sont quatre sur le plateau pour faire fonctionner la machine dans un accoutrement étrange tout de blanc vêtus tenant tout aussi bien du laborantin que de l’officiant d’un rite nouveau. Chacun est face à sa console. La machine, un cube fait de fils, de bric et de broc, trône au centre d’une salle obscure. Chaque spectateur reçoit en entrant, une résistance éclectique, le composant de base de l’industrie numérique naissante. Les spectateurs se placent autour de celle-ci, assis ou debouts. Un des agents passe en revue l’ensemble des éléments de la machine retro-projeté sur les moniteurs présents sur les quatre côté. On perçoit très vite son côté disparate, la vétusté des éléments qui la compose, puis commence une chorale des ordinateurs allant des origines à la fin des années 90. À chaque nom égrené, le chœur scande « Mégahertz ! » progressivement une musique auto-générée par la machine nous enveloppe. Il y aura également, le chant des octets. Spectacle étrange qui tient tout autant de la performance que de l’initiation à une nouvelle religion.

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sense-data.fr / Vincent / "« Les siècles obscurs » ou la mélancolie de l’obsolescence technologique" / 01.02.2017

« Les siècles obscurs » ou la mélancolie de l’obsolescence technologique

En novembre dernier, nous découvrions au Garage Mu, l’étonnante création « les siècles obscurs », une performance où se mélangent les genres et les disciplines. Les membres du collectif à la manœuvre, Julien Fezans (ingénieur son), Laurent Golon (plasticien sonore), Tanguy Nédélec (scénographe) et Judith Depaule (metteuse en scène), se sont rencontrés en 2011 et ont su tirer parti de leurs divers talents pour créer une œuvre évolutive alliant théâtre, musique noise, et sculpture multimédia.

Au centre de leur création, se tient un assemblage impressionnant de machines électroniques plus au moins anciennes (ordinateurs, écrans, ventilateurs, machine à écrire numérique, etc.) et bidouillées dans un esprit DIY. La représentation dévoile progressivement tous les potentiels de ces câblages énigmatiques et dresse scrupuleusement la liste des composants. « Les siècles obscurs » développe d’ailleurs un goût marqué pour la liste qui n’est pas sans rappeler par moment le travail d’Anne-James Chaton.

C’est dans ces énumérations, à la beauté parfois abstraite à force de précision technique, que se dégage le mieux la mélancolie des objets technologiques condamnés à l’obsolescence et auxquels le collectif s’acharne à redonner vie pour en tirer une méditation poétique sur le passage du temps.

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Affiche + / Janna Zarietskaia / " Sur la Nouvelle scène du Théâtre Aleksandrinski, l’humanité est menacée de perte de mémoire" / 02.05.2017

Sur la Nouvelle scène du Théâtre Aleksandrinski, l’humanité est menacée de perte de mémoire

Sur la Nouvelle scène du Théâtre Aleksandrinski,
l’humanité est menacée de perte de mémoire

Le Festival 101 de médiapoésie a présenté sur la Nouvelle scène du Théâtre Aleksandrinsky la performance Les Siècles obscurs, préparée par les étudiants du Laboratoire nouveaux médias et par les metteurs en scène invités de France Judith Depaule et Laurent Golon.

L’Histoire désigne par « Siècles obscurs » la période de l’antiquité, dont a été conservée presque aucune information – depuis l’effondrement de la civilisation mycénienne jusqu’aux célèbres cités grecques : soit les XIV-XIIe siècles avant J.-C. Ainsi, les organisateurs du spectacle sont convaincus que notre temps pourrait bien se terminer en « siècles obscurs ». Le titre Les Siècles obscurs traduit notre dépendance à la technologie, combiné au fait que celle-ci vieillit à toute vitesse, — raconte Judith Depaule. Ainsi, l’information qui était conservée, disons, sur des cassettes VHS n’est pratiquement aujourd’hui plus accessible, si vous n’avez pas eu le temps de la transférer sur des supports plus contemporains. Et pourtant peu de temps s’est écoulé. Le support suivant vieillit aussi très vite et ainsi de suite. Le danger c’est qu’au bout du compte l’humanité se retrouve complètement privée de mémoire. Sans parler du fait, qu’en cas de problème électrique sérieux tous les serveurs se retrouveront hors service et qu’on n’aura une page blanche à la place de téraoctets d’information. Notre performance parle de ça. Mais pas seulement. Dans la mesure où nous sommes tous nostalgiques des gadgets de notre jeunesse (mon premier ordinateur, ma première caméra), nous avons décidé de récupérer toutes ces vieilles machines, d’en isoler des détails, et de leur donner une seconde vie, en les rassemblant dans une nouvelle construction qui fonctionne.

Le mécanisme actuel, assemblage de pièces de composants électroniques destinés depuis longtemps à la décharge, disposé sur toute la largeur de l’écran du Laboratoire nouveaux médias de la Nouvelle scène du Théâtre Alexandrinsky est devenu l’objet central d’une performance interactive à laquelle ont pris part tous les personnes présentes dans la salle. Les spectateurs ont reçu un document avec la liste des appareils nécessaires à des « laborantins » pour créer une machine : cd-rom, détails de lecteur VHS, disquette, détails de lecteur de cassette et imprimante, des capteurs piézo-électriques, microphones, cartes de circuit avec microcontrôleurs, transistors, résistances, ventilateurs informatiques, transmetteurs radio, etc.

Ces détails, expliquent les responsables du projet, fonctionnent, mais ils ne peuvent pas être inclus dans un système d’information unique, connecté à Internet. « Mais nous n’en avons pas besoin », déclare Judith Depaule. « Il est important pour nous que la machine produise des sons et de la musique et nous fasse réfléchir à ce qui se passera demain. Parce que le problème demeure, chaque jour nous avons besoin de plus de supports de stockage électroniques et ils occupent un espace réel. Par exemple, en tant que vidéaste, je stocke plusieurs téraoctets de mémoire chez moi, et cet espace physique est assez important. Aujourd’hui, les scientifiques essaient stocker de l’information sur des cellules vivantes, mais c’est pour l’instant au stade du développement. »

Par ailleurs, pendant la performance on pense vraiment à demain. Et les actions de toutes les personnes rassemblées consistent à réanimer le passé, à tenter d’en faire un événement du temps présent. D’abord, des « laborantins » en blouse blanche nomment et montrent à l’écran les appareils électroniques qu’ils « partagent » avec les organisateurs du spectacle, ils citent les noms des ordinateurs portables depuis 1980. C’est peu de temps dans la vie d’un homme, et encore moins en termes d’Histoire. C’est-à-dire que nos gadgets, même les plus modernes, deviennent obsolètes au moment de leur fabrication et perdent rapidement leur capacité de stocker de l’information. Ensuite le public est invité à participer à un karaoké électronique. La phrase « Je pense tant qu’on me met à jour » (ce qui définit en fait n’importe quel support d’information) a été traduite en langage binaire, composé de « 0 » et de « 1 ». Les spectateurs qui ont reçu du fil électrique bleu à l’entrée, doivent prononcer les « 0 », et ceux qui ont reçu du fil orange, les « 1 ». Chaque lettre en langage binaire donne une combinaison à 8 chiffres de « 0 » et de « 1 ». Au bout du compte, l’interprétation de la phrase prend 5 bonnes minutes.

Après cela, la machine que ces fondateurs ont baptisé « orgue », dans la mesure où elle est pilotée par plusieurs contrôleurs, avec l’aide des « laborantins » exécute encore plusieurs compositions.

Comme l’a expliqué Judith Depaule, cette machine possède un prototype beaucoup plus puissant en France. Il s’agit d’un orgue à 4 faces, autour duquel pendant la performance le public est invité à se déplacer. Les organisateurs de la performance interactive Les Siècles obscurs sont prêts à reproduire l’expérience partout dans le monde, en invitant le public à scruter le passé en lien avec le futur.

Janna Zarietskaia
Fontanka.ru

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