Les Siècles obscurs

machine pour quatre opérateurs / installation / concert-performance

durée 50 min
disponible en tournée 2017-2018

Julien Fezans (ingénieur son), Laurent Golon (plasticien sonore), Tanguy Nédélec (scénographe) et Judith Depaule (metteuse en scène) se rencontrent en 2011 aux Laboratoires d’Aubervilliers à l’occasion d’un workshop de Ganplank, collectif informel et protéiforme qui s’interroge sur les rapport de la technologie à la dramaturgie (« dramatoolgie » ou comment la technologie induit de nouveaux modes de narration).

 

INTENTION

Dans la dépendance du monde actuel à la technologie, son besoin sans cesse réaffirmé de maîtriser la modernité, tous s’efforcent d’acquérir des machines dernier cri, toujours plus puissantes et sophistiquées. Or, on le sait, sans même parler d’« obsolescence programmée » ou de « désuétude planifiée », tout matériel informatique acheté à un instant t est obsolète à un instant t+epsilon, un ordinateur, une caméra ou encore un téléphone le devient au plus tard à partir de son déballage et un microprocesseur dès le début de sa fabrication en série, etc.

L’obsolescence technologique et son accélération exponentielle ne seraient qu’un phénomène collatéral de l’évolution de l’humanité, si elles n’étaient devenues, avec l’avènement du numérique, synonymes de perte de mémoire future. En effet, le passage au numérique expose nos mémoires à une constante restructuration (changement constant de support, de port, de format, de norme, de système…) et aux accidents matériels (panne, coupure d’énergie, destruction…), les fragilisant, au point qu’on peut penser que nous participons à l’élaboration d’une nouvelle période « obscure », une période sans mémoire.

Si nous avons retenu le concept historique de « siècles obscurs », c’est que le fondement de toute culture s’appuie sur la transmission et la mémoire. Une culture sans mémoire n’est-elle pas vouée à disparaître ? L’historiographie moderne désigne par « siècles obscurs » (« Dark Ages ») la période qui court du 12e au 8e siècle avant J.-C., de la destruction de la civilisation mycénienne à l’émergence des grandes cités grecques. Quatre siècles pendant lesquels la mémoire a été consignée sur des supports qui ont disparu (caractéristique de toute civilisation dite de l’oralité), laissant la place à des hypothèses souvent apocalyptiques et pendant longtemps à un « trou » dans l’histoire.

Comment ne pas envisager que les supports sur lesquels nous consignons notre mémoire puissent à terme être d’une telle obsolescence qu’il n’en reste rien ? Nous faisons le choix d’aborder cette interrogation sur un mode ludique en inventant une machine, assemblage d’objets liés à la révolution informatique, détournés de leur usage conventionnel. Nous associons volontairement dans notre installation des appareils « dépassés » à des développements informatiques « avancés », pour conter notre rapport compulsif à la technologie tout en mettant en valeur les champs poétique et onirique qu’elle met en œuvre.

Que deviennent toutes nos machines informatiques quand elles ont fait leur temps ? Elles ne seront un jour plus que des artefacts difficilement décryptables. Toutes les informations que nous y avons inscrites auront disparu, et notre mémoire avec. Peut-être entrons-nous dans une période que les historiens du futur qualifieront de « siècles obscurs », comme pour la Grèce des premiers siècles de l’Âge du fer. À la manière d’archéologues qui retrouvent des objets dont ils réinventent parfois la fonction, quatre geeks illuminés décident de redonner vie à des objets informatiques. Assemblés en un dispositif hardware porn, ces objets forment un orgue machinique dont les opérateurs jouent pour accompagner les chants d’un culte qu’ils tentent de recréer.

Les Siècles Obscurs interrogent notre dépendance à la technologie et le caractère éphémère des objets qu’elle produit et, de là, envisagent l’avènement d’une période privée de mémoire.

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MISE EN SCÈNE DU SPECTACLE

MISE EN SCENE

LA MACHINE

Les visiteurs ou spectateurs découvrent une installation constituée d’une paillasse d’expérimentation de 1m90 x 1m90 et d’une hauteur de 2m90 sur laquelle prend place un amoncellement de vieux appareils du siècle dernier : ordinateurs et imprimantes, premières consoles de jeu vidéo, machines à écrire, lecteurs K7, CD, SyQuest…, moniteurs cathodiques, amplificateurs en tout genre… Au-dessus de cet empilement est suspendu un plafond lumineux de fluos de type industriel et en dessous une nasse de câbles servant à les alimenter. Les sons et vibrations de tous ces vieux appareils, câbles électriques et tubes fluorescents sont amplifiés par des cellules piézo (capteurs de pression ayant la fonction de microphones), le tout formant un orgue machinique.

L’intention n’est pas de conduire une démarche muséographique, mais celle de tirer parti des organes internes de ces machines qui sont encore en état de fonctionnement, tout en étant plus compatibles avec les exigences technologiques d’aujourd’hui. À ces fins, les appareils ont été désossés pour en recycler les composants, sélectionnés selon leur potentiel sonore. Notre dispositif devient alors une machine dont les organes principaux sont des composants extraits de leurs appareils d’origine et exposés tels quels, selon les principes du hardware porn, puis reconnectés à des systèmes de commandes compatibles avec une technologie numérique contemporaine.

L’orgue machinique peut exister soit de façon autonome, jouant des séquences programmées lumineuses et sonores, en mode installation ; soit de façon « vivante », en mode performance, jouée en direct par des opérateurs, devenant des nerds illuminés, des archéologues-technologues ou des geeks obsessionnels en prise avec une machine protéiforme qui parfois leur échappe. Les visiteurs ou spectateurs sont invités à évoluer autour de la structure en mode installation comme en mode performance et à changer leur angle de vision.

LA PERFORMANCE

4 performeurs interviennent (sur rendez-vous fixés avec le public) pour interagir en direct sur la machine et la faire « chanter » à l’occasion de 5 séquences : la fiche technique, le chant de l’obsolescence, le chant de la binarité, le chant de la mémoire et le chant de l’avenir. Le public circule autour de la structure à 360°.

- Durant le check, les opérateurs font le tour de la machine pour vérifier si tout est état de marche et donnent à voir l’une après l’autre, grâce à la caméra), chaque machine produisant du son afin que le spectateur puisse identifier le son de chacune d’entre elles.

- Le chant de la binarité fait parler la machine de sa mémoire et de son statut. La phrase « Je ne pense pas mais je suis tant qu’on me met à jour » est  traduite en langage binaire (en « 0 » et en « 1 » ) par les performeurs dans un effet d’inversion paradoxale. Un troisième signe les lettres.

- Le chant de l’obsolescence tente de dérouler de façon systématique la très longue liste de tous les ordinateurs qui ont existé, depuis le premier jusqu’en 2000. L’effet accumulatif et répétitif de cette liste, dans laquelle chacun reconnaît des modèles qu’il a utilisés puis oubliés, met en évidence la question de l’obsolescence et provoque un tournis nostalgique et mystique.

- Le chant de la mémoire, enregistrée sur une bande, accéléré, lu en boucle, explore les mécanismes de la mémoire. Cette procédure répond à une préoccupation mémorielle liée à l’obsolescence : comment préserver des œuvres d’art contemporain dans lesquelles interviennent de plus en plus de technologies etcomment les reproduire dans le futur ? Faut-il tout conserver ?

- Le chant de l’avenir constitue une interrogation sur le futur réduite à la scansion du mot « demain » soutenue par une musique « énervée » et au final apocalyptique.

INSTALLATION ET INTERACTIVITÉ

En mode installation, l’orgue machinique pourra fonctionner de 2 façons :

La machine joue seule
La machine est connectée à un ordinateur qui joue une boucle pré-enregistrée, développant toutes les possibilités sonores présentes dans la machine. Les boucles seront réalisées in situ pour tenir compte de l’acoustique et de la configuration du lieu d’exposition. Le public sera ainsi mis en présence d’une machine qui produit seule sons, lumières et images.

Le public joue avec la machine
Le public pourra par ailleurs intervenir à tout moment sur le fonctionnement de la machine grâce à des interfaces mises à sa disposition et accompagnées d’un cartel explicatif. Leur fonctionnement est très simple puisqu’il suffit de pousser des curseurs ou tourner des boutons pour obtenir un résultat immédiatement perceptible. Pour cela, les interfaces seront programmées de manière à ne pas interférer sur la marche automatique de la machine : des éléments, parmi les plus remarquables, seront connectés aux interfaces pendant que le reste de la structure fonctionne en mode automatique. Le spectateur est ainsi invité à créer sa propre partition, insérée dans un ensemble en cours de développement. Si un manipulateur délaisse l’interface sans avoir remis les potentiomètres à zéro, l’ordinateur reprend la main automatiquement grâce à des commandes (pitch bend) programmées sur la boucle de manière régulière.
Nous proposons ainsi une interactivité réellement active puisqu’elle suppose une démarche délibérée de l’opérateur occasionnel par le truchement de contrôleurs très simples à utiliser.

NB. La mise en place de cette version installative ne demande pas de budget supplémentaire dans la mesure ou tout les élément requis sont déjà présents pour la performance.

ATELIER JEUNE PUBLIC

Parallèlement à l’installation, nous pouvons animer de ateliers pour le jeune public afin de lui faire partager notre processus de création à partir d’éléments recyclés. Les séquences décrites ci-dessous peuvent se dérouler sur une, voire une demi journée. Le matériel nécessaire sera constitué de vieux ordinateurs, imprimantes ou tout autre objet électronique voué à la destruction.

Les séquences se déroulent en quatre étapes :
- présentation de la machine en fonctionnement, explications techniques,
- démontage de machines obsolètes et récupération de composants pouvant être utilisés,
- mise en marche de ces composants à l’aide de notre système de contrôle et recherche de leur potentiel sonore (recherche du placement le plus approprié des micros),
- manipulation d’interfaces et de logiciels jeu avec les interfaces de commande, avec création de boucles sur ordinateur.

NB : les deux dernières étapes sont liées puisqu’une fois démontés les composants ont besoin d’être connectés aux systèmes de commande pour fonctionner.

Cette démarche a pour but d’initier le jeune public à la création et à l’usage d’instruments s’appuyant sur une technologie low cost et qui ne requièrent aucune connaissance musicale.

CAHIER TECHNIQUE

Notre choix s’est arrêté sur une écriture en MIDI. Le MIDI convertit les commandes musicales en commandes de puissance aussi bien pour les moteurs basse tension (lecteurs, ventilateurs) que pour les appareils à courant alternatif (lumières, radio, ordinateurs, etc.). Ce langage facilite les manipulations en direct plus proches du geste musical, contrôlant le son produit par la machine. Les logiciels de liaison utilisés, depuis un ordinateur dernière génération, sont Ableton LIVE et Max/MSP.

Une premier ordinateur est connecté à un contrôleur MIDI via un convertisseur USB vers MIDI in/out , lui même relié à un répartiteur MIDI comportant 4 sorties MIDI. La première sortie MIDI est connectée à une carte interface Z MIDI vers DMX qui alimente en 220v 4 gradateurs de puissance 16 A, destinés à contrôler les néons, le Commodore, la machine à écrire et l’imprimante. Les 3 autres sorties MIDI sont reliés à 3 cartes de commande MIDI in « Action », associées chacune à une carte de gradation 8 sorties basse puissance, permettant de contrôler les moteurs basse tension, comme les ventilateurs, les moteurs de lecteur de cassette, le lecteur cd, etc.

Pour étendre encore les capacités sonores du dispositif et le rendre encore plus musical, les cartes « Action » ont été modifiées afin de pouvoir moduler la fréquence du courant envoyé et de jouer ainsi sur la hauteur des sons. La machine comprend également en son sein une console, un égalisateur, des amplificateurs et des enceintes. La console son récupère les signaux des cellules piézos placés sur les lumières et les différents organes de la machine. Elle peut isoler les éléments au gré de la performance, les faire résonner les uns avec les autres, et aussi transformer leur son via une égalisation par tranche de console en entrée mais également en sortie de console via des égaliseurs 32 bandes qui précisent ou accentuent une zone de fréquence en particulier. Les sons captés peuvent être distribués vers 4 circuits de diffusion indépendants, 3 circuits vers des amplificateurs de guitare et de basse et 1 circuit vers un Subwoofer.

Les enceintes de diffusion sont placées directement dans la machine. Le choix des amplificateurs d’instruments (guitare et basse), conçus pour un usage très particulier, donne la possibilité d’obtenir à partir d’un même son des tonalités différentes, et de travailler la masse sonore plus en finesse, en l’attaquant en direct sans avoir recours à des effets numériques. De plus, les amplis présentent l’esthétique d’une technologie ancienne qui ne dépare pas celle des autres appareils.

Tous ces éléments augmentent les possibilités sonore de la machine et lui confère une dimension polyphonique et symphonique, propre au concept d’orgue machinique. La partie vidéo est régie par un deuxième ordinateur qui déclenche des vidéos pré-enregistrées, allume une caméra qui filme les entrailles de la machine, ou actionne des boîtiers en circuit bending qui court-circuitent les cartes graphiques des ordinateurs intégrés au dispositif (iMac G3) grâce à des rajouts de relais électroniques, produisant une altération de l’image d’origine pour en composer de nouvelles, selon les principes du glitch art qui cherche à corrompre les données électroniques d’un appareil pour créer des erreurs numériques.

Les Siècles obscurs interrogent, sur le mode de l’activisme et du recyclage, notre dépendance à la technologie et l’avènement d’une période privée de mémoire.

 

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EXTRAIT DU TEXTE

EXTRAIT

Chant de l’obsolescence
texte dit à 3 voix

1982
Atari 1200XL Commodore C64 Dragon Data Dragon 32 Grundy NewBrain
IBM 5322
Sanyo PHC-25
Sinclair ZX Spectrum SMT Goupil 3
Thomson TO7
1983
Apple // e
Atari 600 XL
Atari 800 XL
Bull Micral 90-50
Canon V-20
Dragon Data Dragon 64
IBM PC XT
Matra-Hachette Alice 4
Mattel Aquarius
Micronique Hector 2HR
Micronique Hector HRX
Oric Oric 1
Radiola VG-5000
Sanyo PHC-28L
Sanyo PHC-28S
Tandy Color Computer 2 ou Coco 2 Tandy TRS-80 MC-10
Tavernier
Triumph-Adler Alphatronic PC Video Technologie Laser 200
Yeno MX64
1984
Amstrad CPC 464 Apple // c
Apple Macintosh 512k Bull Micral 30
Commodore 16 Commodore Plus/4 Exelvision EXL 100 Golstar FC-200
Jistral Jispac 500 Matra-Hachette Alice 32 Oric Atmos
Philips VG-5000 Philips VG-8010 Philips VG-8020 Schneider CPC-464 Schneider MC 810 Schneider VG-5000 Sharp MZ-800
Sinclair ZX Spectrum + Sony HB-75 Spectravideo SVI 728 Tandy 1000
Tandy 1000A
Tandy 1000HD
Tandy 1000 EX
Thomson MO5
Thomson TO7/70
Video Technologie Laser 310 Yamaha YIS 503 F
Yashica YC-64
(…)

Scène 6
texte dit à deux voix, traduction en binaire de la phrase : « Je ne pense pas mais je suis tant qu’on me met à jour » :

01001010 01100101 00100000 01101110 01100101 00100000 01110000 01100101 01101110 01110011 01100101 00100000 01110000 01100001 01110011 00100000 01101101 01100001 01101001 01110011 00100000 01101010 01100101 00100000 01110011 01110101 01101001 01110011 00100000 01110001 01110101 01100001 01101110 01100100 00100000 01101101 01101101 01100101 00101110

PROCHAINES DATES

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ÉQUIPE

conception, performance Judith Depaule, Julien Fezans, Laurent Golon, Tanguy Nédélec
développement vidéo Sylvain Buffet, Guillaume Evrard, Olivier Guillerminet
travail voix Valérie Joly

 

PRODUCTION

Mabel Octobre
subventionnée par le Ministère de la Culture – convention Drac Île-de-France et la Région Île-de-France
avec la participation du DICRéAM

résidences de création
« version 1 » : Laboratoires d’Aubervilliers – 9-12 octobre 2012, 26 novembre-1er décembre 2012 / Atelier de Laurent Golon – 26-30 août 2013, 19-30 mai 2014, 8-19 décembre 2014
« version 2 » : ARCAL –  26 mai-5 juin 2015 / Lutherie Urbaine Le Local – 29 juin-3 juillet 2015 / Confluences – 18-24 janvier 2016 / La Muse en Circuit – Centre national de création musicale –  11-21 avril 2016 / projet réalisé en résidence au Garage MU, Fabrique de Culture de la Goutte d’Or portée par le Collectif MU avec le soutien de la Région Île-de-France. www.mu.asso.fr / Théâtre Alexandrinski, St Pétersbourg – 30 avril 2017